Les grains du sablier

Je me demande souvent pourquoi je me suis incarnée. 

Pourquoi je suis venue habiter ce corps pour fouler cette Terre, et vivre mon Existence. Au fond, à quoi bon ? Puisque je n'en sortirai pas vivante. Et puis c'est dur, si dur, de vivre. 

De ressentir tous ces flots d'émotions, de voir notre Univers s'élever et s'effondrer sur la grande roue de la Vie. 

 

Pourquoi venir subir tout ca ? 

J'ai d'abord vu cette date de péremption comme une terrible ironie, et dans cette peur de la fin, je pensais qu'il suffisait d'attendre patiemment mon heure et éviter tout ce qui pourrait me cabosser. Pourtant si jeune, j'ai filé droit, j'ai été la meilleure d'entre les meilleures. 

 

Jusqu'au jour où j'ai compris que je n'avais jamais eut peur de mourir, mais seulement de vivre. 

 

Il a fallu apprendre. Apprendre à vivre. 

Oublier cette fin inéluctable. 

Accepter que la seule permanence du monde est son impermanence. Toujours en mouvement, cycliques, toujours. 

Apprendre à être là, entière, dans l'Ici et le Maintenant.

Ce que certains nomment amoureusement l'instant présent. 

Ce genre de prise de conscience n'est pas sans conséquence. 

Je me suis mise à suffoquer.

 

J'étouffais.

J'étouffais dans ma cage.

Dans ce moule, dans lequel je m'étais forcée à rentrer, pour ne pas faire de plis, à grand renfort de vaseline et de chausse pied. 

 

A étouffer sous les contraintes, les normes.

 

Epuisée de courir après le temps en passant à côté de ma Vie. 

 


A 25 ans, j'ai commencé à me poser une question qu'il est dangereux de se poser:

 A quoi bon vivre cette Vie si je ne fais qu'attendre des jours meilleurs, attendre le week-end, attendre les vacances, attendre la retraite...

 

Attendre ? Sérieusement ? Attendre quoi, au juste ? Que la Vie passe ? 

Mais...

Alors...

Si je décidais de sortir "des normes" de la société ( Avoir bac+12, être la meilleure des élèves, trouver THE job, bosser 1400heures par semaines en faisant un beau burn out, pour pouvoir être mise sous anti dépresseurs comme tout le monde, se marier avant 30 ans et pondre 1 à 3 mioches avant 40 piges, être proprio d'une maison avec piscine, l'astiquer du soir au matin pour qu'elle reste propre comme une vitrine, tout en mettant 40 000€/an sur un livret rémunéré Peanuts et bien sûr en étant pomponnée et attifée 7/7 24/24), si je décidais que ceci n'avait rien à voir avec ce que je désirais réellement accomplir....

Alors...

Quel sens allais-je donner à mon existence ? 

Quel est le sens profond de ma venue au monde ? 

Pourquoi j'ai été assez débile pour venir prendre part à cette débâcle impitoyable plutôt que de rester à boire des Margaritas avec le Grand Tout, la Source, L'univers, Dieu..... ?? 

 

Nous vivons une drôle d'époque pas vrai? 

La crise sanitaire liée au Covid-19 nous a subitement mis sur pause dans nos Vies à 8000 à l'heure.

 

Pour autant un état de fait est ancré en nous.

OP-TI-MI-SER.

A l'ère du numérique, nous remplissons nos têtes d'infos et d'images a longueur de temps. Nous comblons maladivement les vides et le silence. 

Mais par dessus tout, tout doit être rentable. 

 

Time is money.

J'ai travaillé dans une manufacture où l'on chronomètre chaque opération, pour imposer des temps de fabrication. C'est une chose commune, mais, réfléchissons-y. 

Chaque seconde est monnaie sonnante et trébuchante.

 

Ne jamais perdre du temps.

On se dépêche et on se brusque à longueur du quotidien. Se lever tôt, et courir, jusqu'au coucher. Travailler, et plus on souffre de travailler, mieux c'est. 

 

Gagner du temps. 

Comment dans ce contexte, se rappeler de respirer, d'être en conscience, tout le temps, de ne pas subir les heures, mais les savourer ?...


N'était-ce pas finalement la réponse à mes interrogations ? 

 

Je crois que ce qui subsiste après notre Mort, c'est l'Amour que l'on a donné. Tout le reste, la réussite sociale et financière, part en fumée. On n'emporte rien mais on peut laisser le souvenir de la belle personne, vivante, que l'on a été. 

 

Notre temps est notre bien le plus précieux. Chaque seconde est un cadeau, mais tandis que l'on essaie de la convertir en euros, on oublie de simplement l'habiter. 

Je veux être dans chacune de mes secondes.

Je ne veux pas manquer tout ça par désir d'ostentation.

Je veux, le jour de ma Mort, me retourner sur mon Histoire et n'avoir aucun regret.

Notre temps est notre bien le plus précieux, et en faire cadeau aux autres est la seule preuve valable de notre Amour d'eux. 

L'objet le plus cher du monde ne comblera pas ton absence. 

Plaie d'argent n'est pas mortelle, dit mon papa, et moi je redoute la misère affective bien plus que la pauvreté. 


Ma richesse est dans le temps que j'ai, pour prendre mon temps (on n'est pas taureau pour rien ou, devrais-je dire, on naît pas taureau pour rien). 

Mes vacances de luxe, c'est un café dans le silence de mes pensées, un barbecue entre amis, un verre afterwork dans un endroit que j'aime entourée de copines qui me font rire. 

Je n'ai pas besoin de vacances, parce que je n'ai qu'à penser aux objets que je vais couper, fabriquer, pour avoir envie de me lever. 

 

 

Je veux encore passer des heures et deees heeeeeuuuuures d'allégresse dans mon atelier.

Sans compter. Sans mesurer, ou alors, juste ce qu'il faut :)

Ce n'est pas toujours facile, parce que j'ai grandit dans ce climat de compétition capitaliste, et qu'à l'école on ne m'a pas appris à exprimer mes sentiments, à tolérer mes échecs, à encaisser mes déceptions, on ne m'a pas appris ce qu'était l'estime de soi, ou la résilience. On m'a dit qu'il fallait toujours viser 20/20 et apprendre par cœur des leçons même si je ne les comprenais pas. 

Alors des fois, je me dis des choses méchantes parce que je me juge pas assez efficace, pas assez rapide, pas assez rentable.

Mais, petit à petit, j'apprends à me tempérer, à prendre de la hauteur.... et je regarde alors tout ce que j'ai accomplis, et ce que je nourris, chaque jour, chaque minute, chaque moment. 

 

Et je sais que je suis sur le droit chemin. 

Je sais que j'en serai toujours fière. 

À partir de quoi, à partir de quand peut on estimer avoir perdu ou gagné du temps ?


Après avoir fait une semaine de 80 heures?

Après s'être donné une heure de repos ?

Est-ce que c'est rentrer du bénéfice ? 

Est-ce que c'est passer du temps avec ses proches ? 


Réaliser un rêve, au prix de tous les sacrifices ? 

Simplement vivre son chemin en toute résilience ? 

Ou bien quelque chose entre les 2?


Quel temps est perdu ?

Quel temps restera éternel ? 


Est-ce que le monde n'a-t-il finalement aucun sens, et c'est à nous de lui donner une forme, une forme sur mesure?

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